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08 septembre 2017

Daunik Lazro, Jean-Luc Cappozzo et Didier Lasserre – Garden(s)






Daunik Lazro : saxophones baryton et tenor
Jean-Luc Cappozzo : trompette et bugle
Didier Lasserre : batterie


Le label Ayler Records reprend du service, après une pause à laquelle la parution simultanée de deux disques met fort heureusement un terme. Le miroir des ondes de Michel Blanc, un disque singulier dont je n’ai pas pris soin de parler car je considère encore aujourd’hui ne pas l’avoir tout à fait saisi (ce qui ne doit, au contraire, vous en détourner) remontant à 2016.

Retour aux affaires avec un disque, puisqu’il faut commencer par l’un des deux, qui est autant le fruit d’affinités musicales durables que celui d’un acte de production qu’il convient de souligner. Daunik Lazro, Jean-Luc Cappozzo et Didier Lasserre sont de remarquables musiciens qui se connaissent bien, tant et tant qu’on imagine avant même l’écoute du disque une musique sensible et aventureuse. Mais ces trois là ont pu, cette fois, partager un moment intime à l’initiative de Stéphane Berland, qui a proposé qu’ils se réunissent dans une maison durant trois jours en leur laissant une liberté totale quant à leur manière de procéder ou à ce qu’il émergerait de ce laboratoire intime. Offrir une telle opportunité – rendue possible par le concours de bonnes fées - à des improvisateurs est une évidence autant qu’un acte rare.

De cette session ayant eu lieu dans la maison reproduite par le beau dessin de Bénédicte Gallois qui orne la pochette, session que l’on imagine sereine, amicale et propice à l’atteinte d’une certaine forme de climax émotionnel, ressort une musique sensible jouée en improvisation totale ou articulée autour de compositions de Jean-Luc Cappozzo, Albert Ayler, John Coltrane et, par deux fois, Duke Ellington.

Dans ces jardins, qui portent un pluriel suggéré puisqu’ils peuvent être végétaux comme intimes, les improvisateurs trouvent la sève d’une musique très ouverte où leurs différences deviennent compléments. Dans un élan partagé, Daunik Lazro fige le propos, s’arrête sur une note, une couleur, pour en gratter la surface et ainsi révéler les plus infimes rugosités, tandis que Jean-Luc Cappozzo cherche davantage la projection, voire l’éjection, en offrant aux lignes induites par le thème des développements mélodiques   inattendus. La pulsation insaisissable de Didier Lasserre, suite d’inhalations et d’exhalations tenant davantage lieu d’exhausteur d’ivresses que de rythme à proprement parlé, les amène à moduler leurs énergies, si bien que les duos ou trios semblent synchroniser leurs respirations.

Instable et chahutée, l’improvisation ne bascule cependant que très épisodiquement dans l’abstraction, du moins quand elle explore les thèmes. Les pièces intitulées "Garden" , bien que moins figuratives, illustrent le naturel et l’évidence avec lesquels la conversation s’installe et mute, sous les afflux des uns et des autres, en des formes complexes mais lisibles, ou reste blottie, comme dans la miniature "Garden 2", dans une atmosphère séraphique. Il faut aussi entendre avec quelle délicatesse les thèmes sont interprétés puis creusés. Les exposés, au plus près de l’écriture originelle rappellent s’il en était besoin combien les mélodies les plus touchantes s’accommodent d’âpres développements pour peu qu’ils soient l’expression d’une grande considération.

Ce que l’on entend ici est le fruit d’un fort attachement aux racines et  d’un irrépressible besoin de lumière. Plus qu’un chant lexical commun, une identique vitalité.


15 janvier 2016

Marc Ducret Trio + 3 - Métatonal





Marc Ducret : guitare
Bruno Chevillon : contrebasse
Eric Echampard : batterie
+ Christophe Monniot : saxophone alto
Fabrice Martinez : trompette et bugle
Samuel Blaser : trombone



Marc Ducret est tout autant un guitariste incandescent qu’un architecte subtil. Selon ses projets, il peut à l’envi effacer ses ardeurs où les cultiver, se fondre dans le collectif ou mettre en avant ses jets de feu, privilégier l’écriture où la spontanéité. Evidemment, c’est souvent un peu de tout cela, précautionneusement agencé pour servir un propos toujours d’une remarquable intelligence. En témoignent, pour ne parler que de réalisations récentes, les différents volets de la fantastique série Tower ainsi que leur aboutissement live Tower-Bridge, disques toujours disponibles chez Ayler Records et hautement recommandés. Le guitariste y avait agencé des morceaux, interprétés par différentes formations selon les épisodes, basés sur des situations ou personnages issus de Ada ou l’ardeur,  et écrits dans le respect des procédés narratifs utilisés par Vladimir Nabokov dans son ouvrage. Une véritable somme, passionnante, redoutable de précision et d’originalité.

Après cette entreprise colossale, Métatonal apparaît comme un retour à une formule plus propice au lâché prise. S’il est évident, et peu surprenant, que la recherche formelle a une fois de plus été poussée loin, il faut quand même dire que ce sextet joue magnifiquement la carte de l’explosion, comme quelque supernova illuminant l’espace de sa lumière crue. Au centre du dispositif, il y a bien sûr le trio « historique » du guitariste, où Bruno Chevillon et Eric Echampard entretiennent un dialogue rythmique hallucinant (et ceci est tout particulièrement révélé par l’expérience live, qu’il faut vivre), mêlant sans concessions la hargne du rock, le groove et l’ouverture du jazz. C’est-à-dire, pour sortir du lieu commun, que tous deux parviennent à amener de la sophistication au sein d’une expression lisible et portée sur l’énergie. Les décalages, écarts, mises en suspend ou en tension, tout est imaginé conjointement dans l’instant. Cela constitue un canevas idéal pour le jeu de Ducret, véloce et aventureux. Qu’il travaille la matière comme la distorsion du riff qu’il « emprunte » aux instruments à vents sur « Inflammable » où qu’il se concentre sur le phrasé, comme sur le blues futuriste et métallique qui constitue la seconde partie de « Dialectes », son jeu est autant éruptif que cérébral. Il faut entendre avec quelle verve le trio atteint des sommets d’intensité sur ce même morceau, emmené dans la montée vertigineuse d’une batterie impériale, comment le trio joue de manière compacte sur « Kumiho » où sur la seconde moitié de l’ultime « Porteurs de lanternes ». Mais il faut aussi retenir sa capacité à réfréner ses ardeurs pour développer des phases de jeux plus aérées. En ces moments s’expriment sur un autre mode la capacité d’écoute et la créativité des musiciens.

Sur la majorité de l’album, le trio devient sextet en accueillant (s’il vous plaît) Christophe Monniot, complice de longue date du guitariste, Fabrice Martinez et Samuel Blaser. L’occasion pour Ducret l’architecte de mettre en place des motifs disposés avec précision (« Inflammable »), de travailler sur la couleur d’ensemble,  et pour Ducret l’improvisateur de créer des situations de jeu qui profitent autant à l’instrument soliste qu’au reste du groupe. Ainsi, sur « Kumiho », le trio offre à Fabrice Martinez un passage éthéré que ce dernier survole de son bugle rêveur. Un peu plus loin, sur le même morceau mais dans une phase beaucoup plus incisive, c’est Christophe Monniot qui s’échappe, avec le guitariste sur les talons. Tous deux virevoltent au long d’un « double solo » où le guitariste investit les espaces laissés par le saxophone fougueux, pour mieux l’exhorter à l’emportement.

Toutes les compositions se décomposent en parties plus ou moins fiévreuses qui ont en commun de faire la part belle au jouage et à l’interaction. Ce choix d’une musique libérée, instinctive, est renforcé par une longue pièce, « 64 » ou deux compositions de Bob Dylan sont interprétées. « The Times They Are Changin’ » et « Wigwam », font partie des musiques qui ont marqué la jeunesse de Ducret. Qu’il en propose une relecture en forme d’explosion de joie montre combien il a cherché à trouver le plus court chemin entre ses tripes et ses cordes.  Cela transpire tout au long du disque, à mesure égale d’un raffinement dont cette musique ne se départit pas.

Courez voir cette formation en concert, c’est absolument renversant. Le sextet passe au Triton le Samedi 13 février, avec Rémi Sciuto au saxophone.  Et pour le disque, hop ! Ca se passe chez Ayler !

02 novembre 2015

Quatuor Machaut





Quentin Biardeau : saxophone tenor
Gabriel Lemaire : saxophones alto et baryton
Francis Lecointe : saxophones alto et baryton
Simon Couratier : saxophone baryton


 
Elles en ont vu, les pierres de l’Abbaye de Noirlac.

Le travail du temps et les perturbations de l’histoire en ont fait disparaître certaines, mais d’autres sont là depuis toujours. Certaines ont été contemporaines de Guillaume De Machaut, compositeur du XIVeme siècle à qui l’on doit, paraît-il, la première messe polyphonique composée par un seul homme : La messe de Nostre Dame.

Quelques années plus tard, 650 environ, le Quatuor Machaut, emmené par Quentin Biardeau, s’installe dans l’Abbaye pour y enregistrer leur propre lecture de ladite messe, dont les musiciens livrent une version qui a la particularité de faire le grand écart entre la mystique de l’œuvre originale et les conceptions esthétiques dont ils portent le flambeau aujourd’hui. 

En mêlant aux parties originales de la messe des épisodes composés pour cette interprétation, et en s’appropriant le matériel original avec son expression moderne, le quatuor provoque un choc temporel qui interpelle, mais surtout qui situe cette œuvre (ce disque, s’entend), hors du temps. Un peu comme quand on quitte l’agitation urbaine pour pénétrer dans un lieu sacré, sans sas. Il y a ce contraste qui suspend nos repères. Cet effet de tout à coup. Tout à coup il fait frais, tout à coup c’est silencieux, tout à coup je me tais.

Avec la messe façon Quatuor Machaut, tout à coup l’idiome moderne, celui des musiciens qui pratiquent l’improvisation mais plus encore celui que les membres du Tricollectif semblent avoir créé de toute pièce à force de conjuguer leurs expressions respectives, se met au service d’une musique ancienne, et qui plus est religieuse. Tout à coup, la musique sacrée se pare de fissures et de stridences. Tout à coup, on ne sait plus trop ce qu’on écoute tant les parties composées et l’improvisation servent l’incantation, tant la mystique de l’œuvre originale marque de son empreinte les mouvements de cette masse protéiforme que devient souvent le quatuor.

S’alternent les épisodes séraphiques, les parties étales que les saxophones, par des harmonies sans cesse remises en cause, développent sans brisures, et des mises en tension où le cri et la saturation viennent chahuter la sage liturgie. Le quatuor privilégie le travail collectif des timbres mais de cette pâte sonore s’élèvent régulièrement des voix, où s’incarnent la puissance d’évocation de cette musique, toujours à cheval entre les émotions véhiculées par l’élan spontané de l’improvisateur et celles que font naître le lieu, son écho, son impact sur la profondeur du son de chacun. Sur « Solus », Simon Couratier semble défier l’abbaye, en tester la capacité à absorber le cri de son baryton. Ce à quoi elle répond en faisant tournoyer son grondement pour lui donner l’apparence d’une prière tourmentée. Ce moment me rappelle - étonnamment - le fascinant solo que Gabriel Lemaire donna durant les dernières soirées tricot, comme le travail de "roulement" du son collectif renvoie à l'approche atypique de Durio Zibethinus. Le chemin se fait, suivre le cortège est un privilège.

L’enregistrement a eu lieu la nuit, et on peut sans peine imaginer combien Quentin Biardeau, Gabriel Lemaire, Francis Lecointe et Simon Couratier ont dû prendre plaisir à remplir de sons cet espace, à jouer avec les effets de résonnance, à inviter les pierres à jouer leur rôle, à travailler le son. Mes camarades Diane Gastellu et Yann Bagot ont pu assister à une partie de cet enregistrement, ce qui les a visiblement transportés. Je les envie un peu, pour être honnête, mais ils ont la gentillesse de partager ces moments forts avec nous par le biais d'un reportage, d'une interview et d'un reportage dessiné

Cette expérience à part, d'une beauté troublante et magnifiquement enregistrée par Céline Grangey est disponible chez Ayler Records. Faites-vous ce plaisir, charité bien ordonnée...



22 février 2015

Giovanni Di Domenico & Alexandra Grimal - Chergui






Alexandra Grimal : saxophone soprano et tenor
Giovanni Di Domenico : piano



Alexandra Grimal et Giovanni Di Domenico donnent une suite au magnifique Ghibli paru en 2011 sur le label Sans bruit. Le premier disque présentait le duo dans un format assez serré, un peu plus d’une demi-heure de poésie suspendue.

Le label Ayler Records prend le relais et propose un double album enregistré au théâtre du Châtelet, collection de solos et duos intimistes et énigmatiques dont le pianiste est le principal compositeur. L’occasion de compléter la série des « Koans », ces courtes séquences qui, dans l’enseignement Bouddhique, prennent la forme d’apories, c’est à dire de contradictions insolubles nécessitant de délaisser les modes de résolution intellectuels pour privilégier d’autres formes de connaissances intuitives, intérieures. Prenons les comme des invitations au lâcher prise, à l’intégration par le ressenti de cette musique plus qu’à son analyse. Honnêtement on ne s’en porte pas plus mal, car elle est aussi belle que sophistiquée, bien que drapée d’une fausse simplicité. La part-belle est laissée au silence, à l’espace préservé, propice au vagabondage de l’imaginaire. Là réside la force de ces pièces. Elles ne sont cérébrales que pour ceux qui les jouent, et je préfère m’y égarer que chercher à en restituer une image détaillée.

Saxophone et piano sculptent le silence, s’y immiscent discrètement où fragilisent sa quiétude. Ca et là l’intensité s’accroît, comme sur « Bi Fluoré » ou « Harmattan », mais la musique est majoritairement caractérisée par un lyrisme voilé, une poésie de l’étrange. L’ivresse vient des possibilités qu’autorise la perception de l’espace. Ecouter Alexandra Grimal jouer sa charmeuse de serpent durant près d’un quart d’heure sur « Diotime et les lions » est un voyage en soi. Se perdre dans les méandres de son propos sur la pièce d’ouverture, « Prāṇa », est un délicieux abandon.  Ses notes semblent se disperser, n’écoutant que leur soif d’évasion. Il y a là un des aspects qui permet aux deux musiciens de se trouver et s’épouser dans cette grande masse silencieuse où ils se déplacent sur la pointe des pieds : c’est cette façon d’égrainer les notes, de les libérer plus que les jouer. « Let Sounds Be Themselves », clame un titre interprété en solo par le pianiste. Oui, les sons ont l’air d’en faire à leur guise, dans une chorégraphie stellaire.  C’est en ne sacrifiant rien de leurs exigences respectives que tous deux parviennent à donner de la cohérence à leurs échanges. Leur conversation est marquée par un refus de toute facilité, car en musique le jeu facile est vite encombrant. Tout est interprété avec d’infinies précautions. Et puis il y a ce risque prit de ne pas emprunter les directions attendues, de laisser les phrases se répandre comme si un vent léger s’accaparait leur trajectoire...  Je perçois à travers cette musique aride les impressions diffuses que procure la contemplation d’un paysage désolé et magnifique, ce sentiment un peu contradictoire d’être tout à la fois fragile et invincible.